Le Carcan du cul

Je hais les tabous. C’est le genre de construction sociale dans laquelle je shoot à grand coup de gueule. Des tabous naissent tension et honte, et s’il y a tension et honte sur des sujets inhérents à notre société, alors naissent déviance et violence. Grandir dans une famille d’intellectuel-le-s sans tabou (mais pas bavards pour autant) a très vite fait de moi une femme sans tabou. Une femme qui a toujours parlé de cul. Parler de cul avec les potes, avec les inconnu-e-s. Parler de cul en cours, à table, en soirée. Parler de cul à tout va pour désamorcer la bombe qu’on en a fait.

Cul-tivée

Très vite, j’ai assimilé ma vie sexuelle à une arme de destruction massive, mon gage de liberté, mon super pouvoir, et en fait… Le seul pouvoir qui me garantissait à coup sur la victoire. A tous les coups. Le sexe comme une affirmation de ma personne, le sexe comme un outil pour manipuler, le sexe comme moyen de prouver que mon corps m’appartenait. Très loin des considérations sociales qui relèguent les femmes autonomes et sexuellement actives au rang de putains, j’étais la femme FORTE que je devais être.

Femme forte, qui pendant sa vie sexuelle a PERDU sa virignité, s’est FAITE baiser. A DONNÉ son corps. S’est FAITE pénétrer. Est rentrée dans le petit schéma sexuel prédéterminé : prélis (faut bien que ça mouille) → pénétration → éjaculation → fin du rapport. Une femme forte qui a insidieusement assimilé que son plaisir venait après. Après et si et seulement si le temps de trique nécessaire était bravé. Comme si la Sainte Pénétration était la seule réponse à la jouissance féminine. Femme forte qui a béni le si rare cunilingus comme un cadeau et un don de Dieu. Cuni bâclé telle une corvée et non fait comme un plaisir à deux. Pendant que la Sainte Pipe était bien installée. Femme forte qui s’est faite violence pour outrepasser et ignorer son inconfort dans la nudité. Inconfort qu’elle a toujours dû justifier. « C’est bon tu le sais que tu es bien foutue, pas de quoi être complexée ».

Enfermé-es

Quelle bonne claque dans ma gueule de femme forte a été de soulever innocemment la couette de mon intimité, pour y voir s’être glissées les tentacules du patriarcat et du paternalisme. C’est là, sous mon nez, dans le seul endroit que j’ai toujours pensé m’être approprié, que je ne faisais que répéter le schéma systémique de ce que doit être ma sexualité. Ma sexualité dépossédée. Ma sexualité passive et muselée. Ma sexualité contrainte et forcée par ma propre volonté. Volonté insufflée par la société. Ma sexualité funambule vacillant au dessus du VOULOIR et du DEVOIR. Je veux/dois m’épiler. Je veux/dois le sucer. Je veux/dois me masturber. Je veux/dois me faire dominer. Je suis/dois être bisexuelle.

Quelle angoisse de voir toutes les cases dans lesquelles nous sommes joyeusement enfermés apparaitre sous mes pieds. Voir tous les schémas de séduction et de coït inlassablement se répéter. Homme tu naitras. Dur et longtemps tu banderas. Grosse ta queue sera. Acteur et actif dans la relation sexuelle tu seras. Au sexe toute la journée tu penseras. Plus de femmes tu baiseras et possèderas, et plus validée ta virilité sera. Femme tu naitras. Une monnaie et un objet tu seras. Vierge le plus longtemps tu resteras. Pénétrée par un unique Homme tu seras. Passive et consentante tu demeureras. Tes désirs et plaisirs profonds tu ignoreras. Nue et soumise toujours tu te retrouveras.

Quelle souffrance, quelle pression, quel ennui. Quel gâchis d’ainsi bâcler et automatiser les plus beaux moments de nos vies. Quelle tristesse d’être autant surpris par un partenaire bienveillant et à l’écoute. Ne nous contentons plus. Ne nous muselons plus. Déposons dès à présent préjugés, attentes, jugements sur nos désirs et nos culs. Plus de tabous, d’attente, d’objectif. Plus de violence. Jouissez, baisez, refusez, demandez, partagez, explorez, riez, testez, réinventez, communiquez, dédramatisez, PARLEZ. Parlez avec vos aînés, assurez une oreille à vos cadets. Ne vous cantonnez pas aux prédestinations genrées de votre sexualité. Brisez les cases, niquez les clichés. Votre cul vous parle, faites le choix de l’écouter.


Texte : extrait de Stalker Blues, de Anne Archet à lire en intégralité ICI
Musique : Experience – Ludovico Einaudi

 

3 réflexions sur “Le Carcan du cul

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