J’ai mes règles

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Mal aimées

Depuis mes 13 ans, tous les mois je saigne. Les anglais ont débarqué, j’ai mes ragnagnas, mes trucs, ma période rouge, ma semaine rouge, je suis indisposée. Depuis que j’ai 13 ans, la société me dit que je suis devenue une Femme, une Vraie. La Femme qui peut procréer. La Femme qui peut avoir des rapports sexuels. Une Vraie Femme qui à partir de maintenant, et pour le reste de sa vie, va soigneusement cacher ses protections hygiéniques dans la petite poche de son sac. Une Vraie Femme qui va prendre son sac à main avec elle pour aller aux toilettes au restaurant. Une Vraie Femme qui va cacher les tâches sur son jean, en priant pour que personne ne les remarque. Une Vraie Femme qui a mal des cuisses au nombril, en passant par les reins, le ventre, la tête et les seins tous les mois. Et en silence, s’il te plait. Une Vraie Femme qui va planifier ses vacances et ses weekends en amoureux en fonction de son cycle menstruel. Une Vraie Femme qui se sent honteuse d’en parler en public, devant tous ces gens qui trouvent ça si sale, si inapproprié, si intime, sauf pour faire remarquer qu’elle se conduit comme une chieuse. « Hé bah ! t’as tes règles ou quoi ? ». Une Vraie Femme à qui personne n’a expliqué tous les changements hormonaux auxquels elle allait être sujette quasiment tous les mois de sa vie. Une Vraie Femme qui va élaborer des stratagèmes pour s’excuser, et faire comprendre à son homme que ce soir, ça va être compliqué. Sperme, cyprine, salive et sexe anal passe encore, mais les règles ?!

Depuis que j’ai 13 ans je suis donc une Vraie Femme dans une société qui m’a inculqué que mon rôle était d’enfanter, tout en me disant que le sang qui coule de mon vagin tous les mois est indésirable, sale, impur, dégoutant. Aujourd’hui, en 2018, en France, il y a encore des gens qui croient qu’une femme qui a ses règles ne peut pas monter une mayonnaise sans la faire tourner. Aujourd’hui en 2018, dans certaines régions du Népal, une femme qui a ses règles vit recluse dans une hutte. Elle est soumise à la tradition Chhaupadi, qui lui interdit de rentrer chez elle, dans son école, ou dans son lieu de culte à cause de son impureté. Aujourd’hui, en Ouganda ou au Rwanda, pour environ 10% des petites filles, avoir ses règles est synonyme de déscolarisation faute d’accès à des sanitaires et à des protections hygiéniques. Aujourd’hui, en Inde, environ 88% des femmes n’ont pas accès à des protections hygiéniques. Elles s’exposent à des infections en utilisant de la cendre ou du tissu. Aujourd’hui, dans certaines régions du monde, on pense qu’avoir des rapports sexuels pendant les règles peut causer la stérilité, ou peut donner naissance à un enfant malformé. Aujourd’hui nous sommes plus de 7 600 000 000 sur Terre, dont la moitié sont des femmes. Et aujourd’hui dans le monde entier, la composition des protections hygiéniques telles que les serviettes ou les tampons reste souvent obscure, et cause parfois des chocs toxiques avec des risques d’amputation voire de décès.

En parler

Depuis que je m’intéresse aux mécaniques sexistes et que j’essaye de les identifier dans ma vie et mon intimité, j’ai remarqué à quel point je les détestais, les haïssais, voulais à tout prix les éviter. A quel point elles me déstabilisaient dans ma vie sexuelle. Peur du regard sur le fil du tampon, peur de dire non j’ai trop mal au ventre, ou non je me vide de mon sang. Depuis 3 ans, j’ai décidé d’en parler. Parler des règles en général, et parler de mes règles à moi. J’ai décidé de les porter dans l’espace public, d’en parler à mes proches, mes amis, mes connaissances. « J’ai mal à l’utérus », « Je vais changer mon tampon ! », « Super, j’ai fait une tâche sur mon jean », « Tu connais la coupe menstruelle ? ». Les gens qui ne me connaissent pas sont souvent choqués, heurtés, interloqués, et c’est pour ça qu’il est si nécessaire d’en parler. Oui, les règles font partie du domaine du privé. L’idée n’est pas de faire renifler nos tampons usagés. Juste d’en parler. De les NOMMER. Arrêter d’employer des mots ou expressions détournées. Parce que c’est parfois dur, handicapant, douloureux, contraignant. Parce qu’il FAUT les prendre en compte. Et puis parce que c’est la vie. C’est la vie comme accoucher, c’est la vie comme baiser, c’est la vie comme déféquer, comme pisser, comme se masturber. Et quel bonheur de sentir son cycle arriver, de voir cette merveille de corps fonctionner. Essayer de remarquer les étapes par lesquelles on peut passer. Parfois l’envie incontrôlable de manger gras, salé ou sucré. Parfois l’esprit conflictuel, la baisse de moral, le corps qui gonfle, le manque de motivation, ou le surplus d’énergie. Parfois les ovaires qui se tordent, parfois l’utérus qui se contracte, parfois les règles en retard, les règles en avance, les règles qui durent deux semaines, les règles qui s’arrêtent pendant trois mois. Les règles qui permettent de prendre soin de soi, de faire une pause, rester au chaud, se cocooner. En parler c’est se réconcilier avec son corps. En parler c’est permettre aux hommes de les prendre en compte et de ne plus les diaboliser. C’est envoyer le message aux femmes qui vous entoure que c’est permis, qu’elles ont le droit, que c’est accepté, que c’est NATUREL, qu’elles peuvent s’exprimer. C’est éduquer les petites et les jeunes filles.  C’est bannir les idées reçues. C’est prendre en considération les femmes dans leur globalité.